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  • Emilie Vialettes

Quand le regard change, c'est le monde qui change

Au moment où nous avons lancé notre activité de yaourts, en 2018, nous avons en même temps opéré un changement important sur la ferme : nous avons modifié la période de traite. C’est à dire qu’au lieu de traire entre janvier et août, ce qui était le rythme historique de la ferme et celui qui se pratique habituellement sur le rayon de Roquefort, nous sommes passé en traite à l’année. Pourquoi un tel choix ? Pour différentes bonnes raisons (sur lesquelles je reviendrai en détails juste après) mais qui, parce qu’elles n’ont pas été perçues de la même manière par les associés à l’époque, ont cristallisé des tensions pendant presque 4 ans. Ce n’est que récemment, grâce à une séance de coaching professionnel, que nous avons réussi à ré-écrire une histoire commune et à ressentir un apaisement. C’est l’expérience de cette bascule que je voudrais vous raconter aujourd’hui, époustouflée par la rapidité avec laquelle l’humain est capable de faire un pas de côté et de modifier sa perception des choses. Illustrant ainsi parfaitement la petite carte posée sur mon bureau depuis des années: « lorsque le regard change, c’est le monde qui change ».


Une première raison qui justifiait de passer en traite à l’année était le fait de pouvoir approvisionner nos futurs clients en continu, sans rupture durant l’hiver. Dès le départ, nous nous étions bien rendus compte, en effet, que la place dans les vitrines des magasins (toutes plus pleines les unes que les autres de yaourts de brebis bio…) était un critère déterminant dans la réussite du projet. Mon associé en avait conclu que « si nous ne livrons pas des yaourts toute l’année nous allons perdre des clients » et poussait donc dans le sens d’une traite à l’année. De mon pont de vue, cela restait une croyance car à aucun moment nous n’avions vraiment pris le temps d’aller vérifier auprès de nos clients ce qui se passerait si nous étions réellement en rupture quelques mois dans l’année. Au final, la décision de traire toute l’année a été prise mais avec de mon côté le sentiment que mon consentement avait été arraché par mon associé, qui avait plus d’expérience que moi sur la ferme, plutôt que je n’avais pu poser un vrai « oui ».


Mes résistances étaient justifiées par le fait que traire toute l’année nous faisait prendre un risque non négligeable: celui de jeter du lait. En effet, étant collectés uniquement entre février et octobre (termes de notre accord de collecte) tout le lait produit en dehors de cette période et non transformé en yaourts risquait de finir au caniveau. Sans garantie de clients derrière pour écouler notre lait, nous prenions donc un risque important. Et c’est d’ailleurs ce qui s’est produit: nous avons jeté du lait pendant 3 hivers alors même que nous étions obligés de nourrir les brebis pour les maintenir en lactation. La colère que j’ai éprouvée a été à la hauteur de la difficulté économique dans laquelle cela nous a précipité, nourrissant encore plus ma colère de départ. Durant toutes ces années, je n’ai jamais accepté cette décision, restant arque boutée sur le fait que nous avions engagé tous ces changements juste pour produire du lait toute l’année, alors même que nous n’avions pas pris soin de vérifier si cela était nécessaire. Et que peut être, nous aurions pu éviter tout ce gaspillage et ces tensions inutiles.


Obnubilée par la perspective de ce risque, mon cerveau n’avait pas enregistré à l’époque une autre raison qui, pour mon associé, justifiait de traire toute l’année à savoir la possibilité de mieux valoriser notre ressource en herbe. Dans un contexte de changement climatique (sécheresses à répétions) et de hausse des prix des aliments du bétail (surtout en bio… trois fois plus cher qu’en conventionnel) il était pertinent, selon lui, de faire en sorte que les brebis sortent le plus possible afin que nous ayons le moins possible d’aliments à acheter. Point important à savoir : notre ferme se situe sur 2 sites. Un à St Jean d’Alcas, où nous avons la salle de traite et une partie des prés de pâture, et un à Mascourbe (4km) ou nous avons une petite bergerie, des prés de pâture, des parcours et la totalités de prés de fauche. Si nous voulions vraiment valoriser notre ressource en herbe, c’était donc sur ce 2ème site qu’il fallait les emmener. Or, comme sur ce site nous ne pouvons pas les traire (nous ne sommes pas équipés) cela impliquait d’avoir deux troupeaux avec des périodes de lactation distinctes et tournantes. Donc de traire toute l’année.


Et c’est là ou le basculement s’est opéré, en une fraction de seconde, lorsque durant la séance j’ai compris que si nous produisons aujourd’hui du lait toute l’année, ce n’est pas pour faire des yaourts mais parce que nous avons entrepris une démarche de valorisation de notre ressource en herbe. C’est en réalisant que la causalité n’était pas forcément dans le sens où je la voyais que j’ai senti mon regard faire un 180° et ma vision du monde changer. Aujourd’hui, je me dis que c’est pour des raisons hautement estimables que nous avons engagé ce choix (faire au mieux avec ce que nous avons, réduire nos achats, prendre soin de nos animaux) et non pour des raisons uniquement commerciales. J’accepte mieux le fait d’avoir jeté du lait pendant 3 ans quand je pense que c’est un « effet secondaire » de notre choix et non une erreur stratégique.


Au delà de la question du bien fondé de nos choix et de savoir s’ils sont pertinents ou non, il m’importait surtout de revenir sur l’effet que nos croyances et les histoires que nous nous racontons ont sur notre perception du monde. Qu’on le veuille ou non, nous lisons le monde à travers des prismes et il est fondamental d’en avoir conscience. Car en définitive nous avons, à tout moment, la capacité de nous raconter une autre histoire et de sortir des ornières dans lesquelles nous sommes prisonniers.


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